LES ARTISAN·E·S DES DROITS HUMAINS

Entretien (3/3) : quelle gestion de la crise ?

Joséphine Faisant, journaliste résidante grecque depuis 2012 et contributrice de l’aaatelier, se questionne sur le traitement médiatique des exilés en Grèce alors que les tensions augmentent sur l’île de Lesbos, île sur laquelle de nombreux exilés transitent pendant plusieurs mois en attendant de poursuivre leur parcours migratoire en Europe. Pour mieux comprendre la réalité de ce qu’il s’y passe, elle a interrogé Elsa (qui a préféré rester anonyme), une juriste Française qui travaille depuis plusieurs années dans le domaine de l’asile et de l'humanitaire en Grèce.

Dans la troisième partie de cet entretien, Elsa nous explique sa vision de la gestion de la crise des migrants sous divers angles.

, et → 18 avril 2020

© enfant exilé à Idoméni, petit village de Grèce proche de la frontière avec la Macédoine, 2015. Photographie de Chloe Kritharas Devienne

1. Comment qualifies-tu la gestion de la crise par l’Union européenne ? 

Déjà, l’Union européenne (UE)… C’est un vaste concept. En travaillant au cœur de la crise des réfugiés, tu te rends compte que ce concept ne s’inscrit pas dans le réel. C’est un problème. L’UE, il y a deux aspects. Le premier, c’est l’aspect financier. En Grèce, elle est très présente financièrement. L’essentiel de l’aide est géré par l’UE. Que les fonds viennent des Nations unies, des ONG, ils sont gérés par l’UE. Les fonctionnaires grecs qui travaillent sur la crise des migrants sont aussi payés par l’UE. Je ne peux donc pas dire que sur le plan financier l’UE est absente. En revanche, un des problèmes c’est la disparité récurrente entre les salaires de chacun. Tous les grecs, moi comprise, sont payés dix fois moins que les salariés européens, alors que nous faisons le même travail. Par exemple, un interviewer à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), qui fait le même travail que je faisais au Bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO) sur les hotspots, et qui décide de venir travailler en Grèce pour deux mois touchera son salaire français, avec 200 euros par jour de présence en Grèce. Evidemment, ceux qui comme moi, travaillent sur place de manière permanente, nous l’avons très mal vécu. C’est le même problème pour les interprètes, les disparités de salaire sont gigantesques. Nous avions à un moment donné des interprètes payés 11 000 euros par mois et d’autres 500 euros. Alors qu’ils travaillent tous pour l’UE et font le même job.

Par ailleurs, débloquer des fonds c’est important mais la Grèce manque cruellement de formateurs. Les procédures de droit d’asile en Grèce c’est nouveau. Il faut amener des formateurs.

Au début de la crise, nous avions des milliers de gens qui arrivaient, nous n’avions même pas de quoi les enregistrer et chaque pays de l’UE venait sur place pour « choisir » quels profils ils voulaient ou pas accueillir. Cela a duré quelques mois, c’était « la procédure de relocalisation ». C’était un scandale mais au moins, certains pays ont accueilli beaucoup de réfugiés (comme l’Allemagne avec 1 million). 

Depuis, les trois quarts des pays européens ont décidé de n’envoyer personne car les camps vont à l’encontre du droit européen. C’est vrai, normalement nous n’avons pas le droit de restreindre géographiquement un demandeur d’asile. Donc la France, sous couvert de ne pas reconnaître les camps, comme la Belgique et l’Espagne par exemple, décide de ne plus envoyer personne dans les hotspots. D’autres pays ont fermé leurs frontières, l’Autriche par exemple. En Roumanie, les réfugiés sont dans des camps fermés, depuis 5 ans. Clairement, ils n’en sortiront jamais. L’Union européenne, je ne la vois pas dans cette disparité des traitements nationaux. Chaque pays fait ce qu’il veut, et encore, quelques pays plus forts que les autres choisissent pour le reste.

Un de mes rêves les plus fous, serait de faire un doctorat là-dessus. Pour moi, L’Union européenne, avec l’expérience de la crise des migrants que j’ai, c’est une idée fantasmée par les pays membres. Dans cette idée de droit des réfugiés commun, par exemple, l’Union européenne, c’est concrètement plus une aide financière énorme qu’un travail commun de formation et de ressources humaines, pour ne citer que ces aspects. 

2. Aujourd’hui, que conseilles-tu aux Français qui souhaitent aider d’une manière ou d’une autre, la situation en Grèce ?

Très simplement, de ne pas aider en Grèce et d’aider ceux qui sont en France. La grande majorité des migrants en France sont passés par la Grèce. Je demande aux gens qui veulent aider de réaliser que ces gens ne sont pas arrivés comme ça en France. Ils ont probablement passés 3 ans dans les camps en Grèce, sans même parler de leur voyage pour arriver sur les îles. Avant d’arriver à Porte de Pantin, pour être mis dans des tentes, ces migrants que vous voyez, dorment dans des tentes depuis des années. 

Mes deux parents sont issus de familles de réfugiés. C’est une notion qui a toujours été présente dans ma famille. Ma grand-mère tunisienne me racontait son arrivée en bateau à Brest, avec ses deux enfants. J’ai grandi avec ce récit, cette émotion et surtout la reconnaissance envers la France qui va avec. J’avais cette image familière mais qui me paraissait loin. On a toujours l’impression que cela se passe loin. Alors qu’en fait ce n’est pas le cas. Ça se passe en bas de chez nous. Tu peux prendre le métro, en quelques stations tu trouveras une ONG qui a besoin de vêtements, de nourriture, etc. Pas besoin de regarder plus loin. Un Parisien aujourd’hui ne peut pas rester dans l’aveuglement et ne pas être au courant de ce qui se passe. C’est aussi à Paris que cela se joue. 

En revanche, une manière de soutenir la Grèce dans cette crise c’est de partir en vacances dans les îles où il y a des camps. Il faut soutenir le tourisme local. D’autant plus qu’il s’agit d’îles sublimes. Je n’appelle pas à la visite des camps, bien entendu ce n’est pas du tout l’idée. Ces îles ont tout ce qu’il faut pour accueillir les vacanciers. Lesbos ça vaut mille fois Mykonos, c’est des vacances géniales assurées. Pour moi, c’est comme ça qu’un Français peut soutenir les Grecs. Plus il y aura de tourisme, plus il y aura de travail et ça c’est bon pour les locaux et les migrants. 

3. Peux-tu nous raconter un des moments les plus difficiles, où tu t’es dit que tu voulais arrêter ? Et à l’inverse, peux-tu nous raconter un des moments qui t’a fait rester et te battre encore plus ?

Le moment le plus difficile c’est quand j’ai menti, sans savoir que je mentais. J’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas mentir. Je n’ai pas non plus toujours dit la vérité, c’est ce que j’expliquais tout à l’heure. Il y a des choses confidentielles aussi. J’avais noué des liens très forts avec un gamin de Syrie, à Moria. Il était avec son grand frère qui avait 18 ans. Je n’ai jamais su la vérité sur leur parcours, je n’ai pas fait leur interview. Il se trouve que cet enfant était particulièrement malin, il avait compris tous les moyens pour attirer l’attention, notamment hurler, se couper les veines, etc. On ne se coupait pas les veines enfants c’est sûr, mais d’une certaine façon il me rappelait mon frère et moi. En fait, il cherchait juste l’attention. J’ai donc décidé de lui demander de m’aider, de se rendre utile. Il allait me chercher untel ou untel quand je lui demandais. Je lui expliquais les procédures, chaque jour on prenait le temps d’échanger. Ça a marché pendant des mois.

A un moment donné, il a compris que les mineurs partaient plus vite du camp pour aller à Athènes. Il était mineur mais avec son frère, donc il fallait attendre la décision pour partir. Un jour il vient me voir et me demande d’être séparé de son frère pour partir plus vite à Athènes. Il ne m’a pas lâché. Chaque jour, il me réclamait la même chose. J’essayais de le faire patienter en lui parlant d’Athènes, je lui expliquais ce qu’il devrait faire une fois là-bas… Je lui ai promis que je ne mentais pas et qu’il irait bientôt à Athènes. Quand j’ai appris que j’allais partir de Moria pour Léros, il n’y avait rien de plus important pour moi que d’obtenir leur décision de départ avant que je parte. J’ai juré que le jour de mon départ il aurait ses papiers. Normalement, c’était bon mais il y a eu des problèmes techniques… Il ne les a pas eus. Pour moi, ça été l’horreur. J’ai vu la trahison dans ses yeux, parce qu’il m’avait crue. J’avais réussi à avoir sa confiance, et j’ai menti sans le savoir. Je me suis effondrée en larmes devant lui. Le même jour, un adolescent s’est suicidé parce que ses parents avaient été envoyés à Athènes mais pas lui. C’était vraiment dur, j’ai cru que j’allais arrêter, que je ne pouvais plus supporter tout ça. 

Et à l’inverse, ce qui me fait rester dans ce travail c’est quand je prends conscience que je fais bien mon travail. Je suis perfectionniste. Je suis chiante au travail. Je donne tout pour bien faire. Par exemple, quand les gens m’accordent leur confiance ou leur respect je réalise que j’ai bien fait mon job. Et c’est d’ailleurs avec ce travail que j’ai pris conscience de plein de choses sur moi-même.

Pour finir, que ce soient les migrants, les locaux ou tes collègues, la puissance du lien qui tu crées avec les gens te donne la force de continuer. 

© Policiers à Idoméni, petit village de Grèce proche de la frontière avec la Macédoine, 2015. Photographie de Chloe Kritharas Devienne

Retrouvez la première partie de cet entretien ici et la deuxième ici

 

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