LES ARTISANS DES DROITS HUMAINS

La Madeleine

« La Madeleine c'est une vieille dame qui, d'expulsion en expulsion, a atterri à Saint-Marcel près de Chalon-sur-Saône - plus petit plus perdu. Devant sa caravane et son jardin, qui se trouve être le monde, elle me raconte le nom des plantes, le craquèlement des branches qui fait office de réveil et quelques indices de tout ce qu'elle a perdu, de tout ce qu'on lui
a pris. » Flo Love

et → 30 mai 2018

Entretien avec Flo Love, réalisateur de « La Madeleine » :

Comment as-tu rencontré la Madeleine et pourquoi as-tu voulu nous parler d’elle ?

Ma mère travaille sur un jardin communal associatif à Saint-Marcel, à côté de Chalon-sur-Saône. C’est un jardin où il y a une serre et un potager, un peu comme des Restaurants du cœur où tu devrais faire pousser tes légumes : les Jardins du cœur.

La Madeleine a plus de 70 ans et s’est fait expulser à plusieurs reprises par différentes mairies en France. La ville de Saint-Marcel a finalement accepté de la laisser vivre, avec sa caravane, sur ce terrain communal.

En 2016, j’ai voulu raconter son histoire pour quelle soit un tant soit peu éternelle. C’était aussi simple pour moi parce que la Madeleine côtoyait souvent ma mère. J’ai pu venir toutes les semaines pendant un mois pour lui parler et apprendre à la connaître.
J’ai beaucoup aimé ses connaissances décalées, son refus de la science positive et des normes en général.
Je voulais montrer la beauté de cette « ignorance contemporaine » même si elle n’a rien d’une ignorante, selon le sens qu’on lui donne aujourd’hui. Si la Madeleine invente les noms de plantes qu’elle trouve à côté de sa caravane, elle sait par contre à quoi ses plantes servent et comment les utiliser. Elle vit au rythme des saisons, connaît les cycles lunaires, l’aide physique que peuvent lui apporter les arbres.
Vivre dans une caravane n’était pas un choix pour elle et, très jeune, elle a vécu sur différents terrains agricoles. Vivre ainsi, très proche de l’extérieur et de la nature, l’a contrainte à s’adapter. Cela a façonné ses conditions de vie et ses connaissances. Je crois qu’elle a aussi hérité beaucoup de choses de sa mère.


En regardant « La Madeleine », on se dit que d’autres auraient réalisé un entretien pour l’inviter à détailler la série d’expulsions dont elle a fait l’objet, mais pas toi. Pour quelle raison ?

L’aspect logement m’intéressait mais la Madeleine a refusé que je filme l’intérieur de sa caravane, par pudeur et par honte de n’avoir que cet endroit à montrer.
Elle a d’ailleurs même refusé que je la filme elle, je l’ai donc suivie sur son terrain. Plutôt que de montrer où et comment elle vivait, j’ai voulu montrer qui elle était. Je ne voulais pas créer un personnage en adoptant une position supérieure, à la façon de certains documentaires ethnographiques qui montrent, de loin, des villages perdus.
Je voulais arriver à une position d’égalité avec elle, c’est pour cela que je n’ai pas fait d’introduction pour parler de son origine, de sa famille. J’ai filmé une discussion d’égale à égal, dans laquelle j’ai pioché certains passages.

 


Qu’est-ce que la Madeleine a perdu au fur et à mesure de ces
expulsions ? 
T’a-t-elle dit ce qui lui manquait le plus ?  

La Madeleine cache ce qu’elle a perdu en le mélangeant à d’autres choses. Elle évoque en une phrase un souvenir, puis parle d’une plante, d’un arbre, un peu comme si elle sabotait elle-même ce documentaire, ou lui donnait une autre dimension.

La dernière expulsion s’est déroulée à Saint-Marcel. Elle logeait au camping municipal de la ville, qui a ensuite été fermé. Des agents municipaux ont emmené toutes ses affaires en vrac, vers le jardin associatif. Ils ont jeté beaucoup de choses qui lui appartenaient : ses affaires, ses livres et surtout sa peinture (car elle peignait !), sa carte d’identité a dû aussi passer à la poubelle.
Ils ont tout vidé, ont sorti toute son intimité en dehors de la caravane, tout ce qu’elle possédait. En revenant sur les lieux, elle était hors d’elle, elle a trouvé toute sa vie dehors, manquante ou à même le sol. Je pense que par méchanceté et stupidité, ils n’ont pas réalisé ce qu’ils faisaient.
Elle m’a dit que c’était ses livres qui lui manquaient le plus, ils étaient irrécupérables.


Selon toi et après avoir suivi le parcours de la Madeleine, qu’est-ce que le droit au logement ?

Je ne sais pas trop, c’est une notion assez floue pour moi.
Je dirais que lorsqu’un terrain ne sert à rien, il devrait pouvoir accueillir une personne qui veut s’y installer, tant qu’elle le respecte.
Pour le terrain sur lequel elle a installé sa caravane, sans eau, ni électricité, la Madeleine paie un loyer à la mairie de Saint-Marcel. Elle y subit les saisons, surtout l’hiver avec la forte humidité et le froid. Son approvisionnement en eau potable est limité : elle n’y a accès que lorsque les bénévoles des Jardins du coeur sont là.
À son âge et à sa façon de vivre s’ajoute son isolement. Saint-Marcel est vraiment perdu, il y a deux bus par jour pour rejoindre la ville la plus proche. J’ai réalisé qu’un logement c’était aussi la possibilité de communiquer avec l’extérieur et d’avoir accès à un système de transports. Je pense que la Madeleine vivrait mieux dans une communauté, entourée de monde, bien qu’elle soit déjà soutenue par les bénévoles qui l’entourent.


Voir aussi le zoom droit au logement de l’aaatelier. 

© Illustration Flo Love 

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