LES ARTISANS DES DROITS HUMAINS

Entretien croisé : premiers instants des exilés en France (1/5)

Après un long périple pour atteindre la France, beaucoup d'exilés demandent l'asile. Le fait de venir jusqu’en France peut être une expérience difficile et traumatisante affectant directement le traitement de cette demande d’asile. Pour mieux comprendre le parcours des demandeurs d'asile et les conséquences psychologiques possibles sur eux, nous vous proposons un entretien croisé entre une psychologue et une juriste à travers une série de 5 questions.

, et → 9 avril 2018

Et pour commencer, à quoi ressemblent les premières semaines des exilés à leur arrivée en France ?

 

Aziliz Quillévéré, psychologue :

A leur arrivée en France, la majorité des demandeurs d’asile se trouvent en souffrance psychique importante liée à un cumul de facteurs de vulnérabilité psychologique et sociale. Nous pouvons parler d’un parcours en trois temps qui génère cette situation d’extrême fragilité. Tout d’abord la situation « pré-migratoire »à savoir la pluralité d’événements, de persécutions, de violences, d’éléments contextuel etc. – qui a causé le départ du pays d’origine. Ensuite, vient le temps du trajet migratoire, bien souvent parsemé de précarité extrême et de violence. Enfin, leur parcours se termine par « le déni de leur vécu par le pays d’accueil ». Ce dernier aspect est la conséquence d’une politique particulièrement inhospitalière qui vient créer un véritable décalage entre les attentes de la personne après un parcours d’exil de plusieurs mois et le « désaccueil » auquel elle se trouve confrontée.

A leur arrivée, les personnes réfugiées présentent donc une pluralité de symptômes, souvent post-traumatiques mais pas systématiquement. Ces symptômes sont notamment les  troubles du sommeil (insomnies, cauchemars), l’hypervigilance (sursauts, irritabilité) ou l’état dissociatif (sentiment de dépersonnalisation, impression que l’événement traumatique va se reproduire) Ici, nous n’employons pas le terme de « traumatisme » mais de « symptômes post-traumatiques » car le traumatisme est un cas spécifique que Freud avait défini par le terme « effroi », qui est ce temps très particulier où un sujet est confronté de façon non préparée à sa propre mort. Tous les demandeurs d’asile, même s’ils ne sont pas traumatisés, se trouvent au moins dans une grande souffrance psychique.

Ainsi, les premiers temps du demandeur d’asile en France, marqués par l’exclusion et la précarité, infligent une nouvelle violence à la personne qui se trouve d’autant plus fragilisée.

En outre, il faut bien comprendre que l’arrivée dans un nouveau pays, empreint d’une culture différente, d’une langue parfois autre, couplée à la rupture de tous liens familiaux, demande également des changements psychiques importants aux personnes exilées puisque ces personnes doivent se créer un nouveau système de représentations, intégrer de nouveaux codes, trouver de nouveaux repères.

Sans espace prévu pour les accueillir, ces personnes se regroupent dans des conditions extrêmement précaires, souvent dans des lieux proches des institutions qui doivent statuer de leur sort. Par exemple à Stalingrad, à proximité de l’association France Terre d’Asile, ou à Porte de La Chapelle proche du « centre humanitaire » récemment créé (Paris). Les informations sur leurs droits circulent à l’intérieur de ces espaces entre les exilés et grâce aux bénévoles citoyens engagés dans l’aide aux migrants.

La compréhension de la procédure, la constitution de dossiers, sont autant de démarches auxquelles doivent s’atteler ces personnes alors même qu’elles se trouvent dans une situation de grande précarité et une détresse psychique importante.

Par ailleurs, certains demandeurs d’asile sont immédiatement placés de façon contrainte dans des centres de rétention administrative, ou encore en zone d’attente temporaire. Cette exclusion d’emblée du pays d’accueil a également des effets psychiques importants. Elise Pestre dira que « plongé dans un état de non-lieu psychique et territorial, puisqu’il n’a pas accès à un site psychiquement sécurisant, le réfugié ne peut exister autrement que par la survie »1.

Mélanie Marcos, juriste :

A son arrivée en France, une personne souhaitant demander l’asile doit en faire la demande officielle. Elle doit alors se présenter à la Plateforme d’accueil pour demandeurs d’asile (PADA) du département dans lequel elle se trouve. La PADA prend alors des informations (nom, prénom, adresse, date d’entrée en France, parcours migratoire) et donne à la personne une fiche de rendez-vous au Guichet unique pour demandeur d’asile (GUDA), se trouvant généralement dans les locaux de la préfecture de région. La loi indique que le rendez-vous en préfecture de région doit être donné dans les 3 jours qui suivent la prise de rendez-vous en PADA (ou exceptionnellement 10 jours).

Dans les faits, les délais de rendez-vous en préfecture se comptent en plusieurs mois pour Paris et plusieurs semaines pour les autres régions 2.  A ce stade-là, la personne se trouve sans titre de séjour et n’est pas encore dans le dispositif asile : elle ne dispose donc ni d’hébergement pour demandeurs d’asile, ni d’aide financière. C’est la débrouille. Seul dispositif de droit commun pour l’hébergement : le 115, surchargé, et les « sans-papiers » ne sont pas prioritaires.

En GUDA, la personne souhaitant demander l’asile est reçue par un agent de préfecture qui doit lui notamment expliquer la procédure de demande d’asile dans une langue qu’elle comprend (donc avec un interprète). Dans les faits, les agents de préfecture sont peu nombreux et débordés et ne prennent donc pas toujours le temps d’expliquer la procédure de demande d’asile au demandeur d’asile, lui remettant simplement des dépliants informatifs (supposant donc que la personne sait lire).

Toujours au GUDA, après avoir été reçu par la préfecture, le demandeur d’asile est reçu par un agent de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII). L’OFII est chargée de proposer une offre de prise en charge au demandeur. Le demandeur d’asile doit aussi répondre à un questionnaire permettant à l’agent de l’OFII d’évaluer la vulnérabilité de la personne.

En réalité, les questions de vulnérabilité concernent surtout les vulnérabilités physiques et non pas psychologiques : femme enceinte, handicap. Les personnes vulnérables sont censées être prioritaires sur les orientations vers des hébergements.

L’OFII remet également au demandeur d’asile une carte de retrait liée à un compte bancaire spécifique sur lequel sera versée l’allocation pour demandeurs d’asile (ADA) dans les 30 à 45 jours qui suivent le passage en GUDA de la personne. L’ADA représente 12,20 euros par jour si la personne n’a pas d’hébergement, 6,80 euros par jour si le demandeur d’asile est orienté vers un centre d’accueil. Plus de la moitié des demandeurs d’asile n’ont pas la chance d’être orientés vers des Centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA). En effet, en 2017, il y avait 39 800 places CADA pour 100 412 demandeurs d’asile3.

Sorties du guichet unique, les personnes ne sont donc pas orientées directement vers un hébergement. Elles doivent se débrouiller pour trouver un hébergement et doivent retourner vers la plateforme d’accueil pour toute aide administrative, juridique, ou sociale jusqu’à ce qu’une place en centre d’accueil pour demandeurs d’asile se libère.

© Illustration de Flo Love.

 

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