LES ARTISANS DES DROITS HUMAINS

Combien y a-t-il de sexes ?

En 2017, l’Allemagne est devenue le premier pays d’Europe à ordonner l’inscription de l’option « sexe neutre » dans les documents administratifs. Cela en fait l’un des rares pays à donner le droit de choisir une mention de son sexe autre que « masculin » et « féminin », ou de la laisser non renseignée. Cette évolution concerne principalement les personnes intersexes. Mais qu’est-ce que c’est, être intersexe ?

et → 6 juin 2018

L’intersexuation peut être visible dès la naissance ou se manifester plus tard

A la question combien y a-t-il de sexes, la plupart d’entre nous répondons, sans hésiter : « deux ». Féminin et masculin. Depuis toujours, dès la naissance et même durant la grossesse, parents et médecins observent les organes génitaux du nouveau-né pour le savoir. Si le bébé a un pénis et des testicules, c’est un garçon. S’il a un vagin, c’est une fille. Mais dans certains cas, les choses ne sont pas aussi simples que ça. En effet, certains bébés naissent parfois avec des organes génitaux qui ne sont ni entièrement féminins ni entièrement masculins, et qui ne correspondent donc pas aux normes définies. Par exemple, le bébé peut naître avec un testicule et un ovaire, ou encore avec un pénis et un vagin (bien qu’ils ne soient pas forcément fonctionnels). C’est possible, et ça arrive. Il est donc difficile d’identifier ces enfants à la naissance en tant que fille ou garçon. Ce sont des nouveau-nés intersexes ou intersexués.

L’intersexualité peut aussi ne pas être visible par les organes génitaux externes, mais à travers les organes génitaux internes, ou encore les hormones, les chromosomes, etc. On peut par exemple avoir des organes sexuels clairement masculins mais des chromosomes XX (c’est-à-dire féminins). C’est pourquoi certaines personnes ne découvrent leur intersexualité qu’à l’adolescence, quand par exemple un enfant que l’on a élevé comme un garçon développe une poitrine de femme, ou qu’une autre élevée comme une fille se découvre une pilosité plus masculine ou une absence de menstruation. Certains individus se rendent compte qu’ils sont intersexes une fois adultes, et d’autres jamais.

Une personne intersexe est donc quelqu’un qui possède des variations de caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas à la conception traditionnelle du masculin ou du féminin. Ces caractéristiques, qui varient car elles ne remplissent pas tous les critères de ce qu’on considère féminin ou masculin, peuvent prendre de nombreuses formes, plus ou moins visibles.

Étant donné que leur existence n’est généralement pas reconnue, il est difficile de savoir combien de personnes intersexes existent dans le monde. Mais selon l’ONU1, elles pourraient représenter jusqu’à 1,7% de la population mondiale2, c’est-à-dire presque 2 personnes sur 100 !

L’assignation forcée du sexe

Plutôt que de reconnaître leur statut sexuel non défini, les enfants intersexes sont soumis à des opérations chirurgicales qui sont souvent de véritables mutilations (ablation des testicules, réduction du clitoris, etc.), pour leur attribuer un sexe masculin ou féminin et les élever en fonction d’un genre défini. Pour rappel, le sexe correspond aux caractéristiques biologiques de la personne, tandis que le genre est un concept social qui fait référence à l’identité de chacun ou chacune et aux différences non-biologiques entre les sexes.

Cette assignation forcée du sexe vient du fait que l’intersexualité est le plus souvent considérée comme une anomalie, une maladie ou une malformation. En plus de ces mutilations parfois irréversibles, il arrive aussi qu’on impose aux personnes intersexes des traitements hormonaux ou d’autres « corrections » censées faire correspondre leur corps à celui généralement accepté d’un homme ou d’une femme. Comme les personnes intersexes ne répondent pas à la norme sociale (qui veut que l’on soit clairement identifié comme mâle ou femelle), la plupart des sociétés tentent de les y ramener. Presque toujours sans leur consentement. Parfois par la force. Or, il arrive que le sexe imposé ne coïncide pas avec leur identité de genre, c’est-à-dire leur sentiment personnel d’être une femme, un homme, aucun des deux ou autre. En effet, certaines personnes à qui on a assigné un sexe féminin à la naissance grandissent et s’identifient finalement en tant que garçon, et vice-versa. Cela les pousse parfois à subir une nouvelle opération de changement de sexe pour rectifier la première, et encore faut-il qu’elles soient dans un pays ou une telle opération est possible. D’autres préfèrent ne pas être classées de façon binaire, ne se considérant ni comme des hommes ni comme des femmes.

Rejet et discriminations

Les difficultés que les personnes intersexes doivent alors affronter sont multiples. Elles sont discriminées, violentées, considérées comme des personnes « anormales », des « garçons manqués », des « femmelettes », et sont victimes d’autres insultes et préjugés.  

On leur a imposé une identité sexuelle et parfois une identité de genre qui peuvent ne pas être les leurs. Les personnes intersexes doivent aussi parfois cacher certaines de leurs caractéristiques physiques considérées comme honteuses, par exemple s’il s’agit d’une femme qui a aussi des testicules. Tout ceci rend leur évolution personnelle et leur intégration sociale difficiles. Elles peuvent avoir du mal à s’accepter elles-mêmes du fait de la pression, qu’elle soit familiale, médicale, sociale ou autre. Cette pression vise à les faire correspondre à la norme qui impose une adéquation entre son sexe et son genre.

Les discriminations dont elles sont victimes font qu’elles n’ont pas le même accès à la santé, à l’emploi, au sport, etc. Par exemple, certaines personnes intersexes s’identifiant comme femmes se retrouvent exclues de compétitions sportives car « pas assez féminines », ou soumises à des « tests de féminité » ou des tests hormonaux humiliants3. D’autres, dans de nombreux pays, n’ont pas la possibilité de changer leur sexe à l’état civil ni leurs documents administratifs lorsque le sexe qui leur a été assigné n’est pas le bon. La liste des défis qui se posent à elles tout au long de leur vie est encore longue. Cela vient surtout d’une ignorance de leur condition, qui entraîne le rejet dont elles sont victimes. En tant que personnes intersexes, elles n’ont donc pas les mêmes droits que les autres hommes et femmes.

Par ailleurs, les personnes intersexes sont à distinguer des personnes transsexuelles (qui ont décidé de changer de sexe) et des personnes transgenres (qui ont une identité qui ne correspond pas à leur sexe biologique et donc au genre masculin ou féminin qui leur a été assigné à la naissance), qui subissent aussi des discriminations et des violences. Cela dit, une personne intersexe peut aussi être transsexuelle, homosexuelle, hétérosexuelle, bisexuelle, etc. Être intersexe ne détermine donc pas l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne.

Qu’est-ce qui doit changer ?

Le nombre de pays qui offrent une reconnaissance légale aux personnes intersexes ou la possibilité de ne pas se définir obligatoirement en tant que femme ou homme ne dépasse guère la dizaine. En France, la Cour de Cassation a refusé en 2017 à une personne intersexe le droit d’être inscrite à l’État civil en tant que « sexe neutre ». La reconnaissance des personnes intersexes leur permettrait de pouvoir exercer et jouir de leurs droits humains tels que les droits à la non-discrimination, à l’intégrité physique, à la santé, à ne pas être torturé ou maltraité, ou encore de disposer de son propre corps. Le principe d’universalité des droits humains doit permettre à toutes et tous de vivre une vie digne, notamment en étant reconnu et accepté tel que l’on est.

Tant que cette négation de l’existence des personnes intersexes continuera, en plus des difficultés que nous venons de mentionner, elles continueront à être victimes d’« opérations correctrices » mutilatrices, de bourrages hormonaux et d’autres sévices. Cette situation alarmante a même été soulignée par le Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Il alertait dans un rapport de 2013 sur la fréquence des opérations d’assignation sexuelle irréversibles et leurs conséquences néfastes sur les personnes qui en font l’objet. Cet expert de l’ONU a donc appelé tous les pays à abroger les « traitements médicaux invasifs ou irréversibles, notamment la chirurgie normalisatrice de l’appareil génital imposée […] et les « thérapies réparatrices » pratiquées sans le consentement libre et éclairé de la personne. »4

Ceci rejoint les appels des associations de personnes intersexes5 qui demandent l’abandon des opérations chirurgicales motivées non pas par des raisons de santé mais par des considérations cosmétiques ou sociales. Cela permettrait aux personnes intersexes de prendre leurs propres décisions, consenties et éclairées, concernant leur sexe et leur genre, et de ne plus être les victimes de mesures irréversibles qui se transforment souvent en sources de souffrance.

Ainsi, à la question combien y a-t-il de sexes, la réponse n’est certainement pas deux, car entre ce qui est totalement masculin (organes génitaux masculins, chromosomes XY, hormones androgènes…) et totalement féminin (organes sexuels féminins, chromosomes XX, estrogènes…), il existe un éventail de variations possibles dont certaines ne correspondent ni à l’un, ni à l’autre, comme chez les personnes intersexes.

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