LES ARTISAN·E·S DES DROITS HUMAINS

Remuer (encore et toujours) la plume dans la plaie…

A quoi servent les journalistes ? Leur rôle et leur utilité au sein de nos sociétés démocratiques sont de plus en plus interrogés. Et plus largement, c’est la question de leur indépendance, vis-à-vis du politique et du financier, qui est la plus souvent brocardée. Petit tour d’horizon sur la liberté de la presse en France.

et → 29 novembre 2017

“Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie”
Albert Londres, Terre d’ébène, 1929

 

Dans son éditorial du mois de novembre 2017, le directeur du Monde diplomatique, Serge Halimi, se félicite du succès – en kiosque et en abonnement – que le mensuel connaît depuis quelques temps.

Il faut « appeler une victoire par son nom »1, titrait-il quand, dans un contexte généralisé de défiance dans le travail des journalistes (et de leur utilité) et de l’effritement des ventes des principaux titres francophones2, le Diplo misait sur l’appel au don via son lectorat pour continuer à exister. Plutôt que d’ouvrir ses colonnes à la publicité pure et dure et de menacer son indépendance, la chose était lancée, expliquée, argumentée, depuis 2009. « [Leur] appel a été entendu », presque dix ans plus tard.

Une excellente nouvelle évidemment. Ce n’est pas le lieu ici de débattre de la qualité, mois après mois, du travail de la rédaction du Monde diplomatique. C’est une excellente nouvelle car un journal de plus rentre, en 2017, dans le club très fermé des publications, qu’elles soient papier ou en ligne, où l’indépendance de la rédaction est « assurée » par les ventes venant de son lectorat, et de (presque) lui seul. Cela peut a priori couler de source, mais ce serait beaucoup trop simple. Pub, abonnement, vente en kiosque, appel aux dons, donc, accès limité à un certain nombre d’articles… Aujourd’hui, les manières, les idées et les exemples de réinventer le modèle économique ne manquent pas dans les médias. Parfois avec une extrême originalité, parfois avec un certain succès, et parfois… 3.

Qu’est-ce qui est important ici, à mon sens ? Des fanzines à Closer, de l’excellent Jef Klak à Causeur (etc.), les lecteur.ice.s existent. Que les gens achètent et s’informent, dans la pluralité des idées, via des professionnel.le.s, destinés à les faire penser et à affûter leurs esprits critiques. Et que ces professionnel.les.s puissent en vivre : la liberté de la presse est vivante et vivace en France4.

 

Infographie du Monde diplomatique et de l’association Acrimed. « Cette affiche prend le parti de la lisibilité plutôt que de l’exhaustivité. Y figurent des médias d’information qui « font l’opinion » et qui dépendent d’intérêts industriels ou financiers, de groupes de presse ou de l’État » Source

Il se trouve que le le métier de journaliste est aussi, supposément, en France, un contre-pouvoir. Partant du principe que tout pouvoir peut être corrompu, les journalistes et leurs rédactions sont – de manière générale très vigilants envers celles et ceux qui les possèdent, si ce n’est pas leurs lecteur.ice.s. L’Etat, la première fortune du pays, un élu marchand d’arme ou un homme d’affaires endetté : combien d’informations ont-elles été passées sous silence pour ne pas froisser son patron, un actionnaire et/ou une importante source de revenus publicitaire ?

On a dû grincer des dents, au groupe Le Monde, quand le leader mondial du luxe LVMH a annoncé supprimer 600 000 euros d’achats publicitaires dans les pages du quotidien du soir. Le grand boss Bernard Arnault fut « agacé » de l’évocation de ses goûts pour l’optimisation fiscale dans les dernières révélations des Paradise Papers5La liberté de l’information avait gagné, mais à quel prix ?

Les collusions entre la presse et la sphère politico-financière sont utiles et désagréables. Utiles car elles renseignent – quand elles sont rendues publiques – de la manière dont, ayant le pouvoir de filtrer les informations, on entend forger des opinions. Désagréables car c’est notre droit de citoyen.ne d’être bien informé.e. Les faits, rien que les faits ? En France, Le Monde diplomatique, l’association Acrimed, mais aussi Arrêt sur images vont jouer – entres autres – le rôle de vigie quotidienne sur les mondes médiatiques6… Et les exemples ne manquent pas pour discréditer l’action des journalistes.

Ces derniers sont désormais perçus dans l’opinion à travers le seul prisme de celles et ceux qui viennent des hautes sphères du pouvoir, où l’on se tutoie, où l’on s’invite, où l’on s’entraide et où le débat contradictoire est réduit presque à peau de chagrin. Quel dommage pour le citoyen !

Malheureusement, ces gros molosses indéboulonnables cachent l’immense majorité des journalistes qui fait bien son boulot. Avec des étudiants, il m’est arrivé plusieurs fois de devoir défendre les médias – les voyant moi-même dériver – quand on me disait « ils n’en parlent pas ! ». Et ensuite ramener l’édition du jour et démontrer le contraire, le contraire d’un monde contre un autre. Le cercle vicieux : la confiance s’est perdue avec ces affaires de collusion ; les affaires nuisent aux ventes ; pour compenser les ventes, la publicité existe ; et pour que les médias continuent à exister, les pressions financières vont insister.

Comment se produit l’information, au quotidien ? Les fuites de documents, les affaires de la société au jour le jour, les relais des pensées ? L’enjeu est simple : que l’information soit simplement vraie. Reste aux journalistes de la vérifier, de la recouper si besoin (on décroche son téléphone, on étaye avec un autre document…) et de la publier. Les citoyen.ne.s ont la liberté de s’informer et surtout d’informer. Avant d’y revenir dans un article ultérieur, rappelons qu’en France, les sources sont supposément protégées par la loi. Vous pouvez donner une information sans que l’on vous inquiète.

Sauf si…

Elise Lucet (Envoyé Spécial, Cash Investigations - France Télévisions) au micro des rigoureux Thinkerview. On ne peut que vous conseiller l'entretien dans son intégralité ici. Une leçon de journalisme. 

… Sauf si pour pouvoir produire cette information, on vous met quelques entraves : encore faut-il pouvoir écrire, filmer, enregistrer ce dont il est question. Les contre-exemples ne manquent pas : violence, intimidation, communication verrouillée, les pensées complexes sont parfois impénétrables7.

… Sauf si celles et ceux que nous appelons les lanceurs d’alerte passent devant les tribunaux, plutôt que ceux dont ils dénoncent les malversations en fournissant des informations aux journalistes. La culture de la peur du licenciement, du procès long, coûteux et douloureux est installée8. Nous y reviendrons plus tard sur l’aaatelier, car le sujet mérite que l’on s’y attarde.

… Sauf si l’on compte supprimer près de 50% des effectifs de vos cellules d’investigations, comme c’est le cas en ce moment au sein de France Télévisions (le service public donc)9. On invoque les contraintes budgétaires (sans doute réelles) pour faire peser la majorité des coupes à des équipes régulièrement saluées pour la qualité de leurs enquêtes, et lauréates de plusieurs prix Albert Londres. Le St Graal du journalisme français, le même Albert Londres que la citation en ouverture, vous vous souvenez ?

Un grand nombre de médias en France se sont clairement positionnés en défense des rédactions inquiétées. « Ce projet, disent-ils, qui vise les très rares lieux sur les chaînes de télévision où un journalisme soucieux de l’intérêt général et indépendant des pouvoirs peut pleinement assurer sa mission d’information, est un mauvais coup porté à la démocratie » 10. A suivre…

La liberté de la presse en France existe bel et bien. Tous les jours, de l’information est publiée, après avoir été vérifiée, recoupée et analysée. Cette information a un coût, la produire représente un travail, une méthode, une déontologie. Souvent malmenée, mais jamais abattue, cette liberté donnée aux citoyen.ne.s ne doit pas empêcher ces dernier.e.s de prendre en considération le coût de l’information. L’indépendance de la presse est un combat quotidien. Ce qui change depuis quelques années, c’est que les citoyen.ne.s sont aussi rentré.e.s dans l’arène.


A l’heure où j’écris ces lignes, je le disais, le Monde diplomatique se porte mieux. Mais d’autres médias voulant par-dessus-tout être indépendant traversent des périodes de difficultés financières… On pense à Reporterre (spécialisé dans l’actualité écologique), BastaMag (actualité économique, sociale et environnementale) et CQFD (actu sociale et des alternatives)… Et la liste est sans doute encore longue ! 

© Illustration de Thibaut Schwirtz

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