LES ARTISANS DES DROITS HUMAINS

À qui appartient l’espace public ?

On dit souvent que la ville a été conçue par et pour les hommes. Pourquoi ? Les architectes urbanistes étaient jusqu’à très récemment essentiellement des hommes et les principaux bénéficiaires des aménagements urbains sont presque toujours les hommes. Un exemple ? 75% des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons ; les skateparks sont occupés à 95% par des garçons, sans parler des terrains de foot ou boulodromes…

, et → 24 octobre 2018

Dans ce contexte, on peut s’interroger sur la place des femmes dans l’espace public. L’espace public recoupe l’ensemble des espaces qui sont à l’usage de toutes et tous, à l’instar des rues, des parcs et des places, que ce soit en ville ou en campagne. De prime abord, on pourrait imaginer que ces espaces sont égalitaires. Chacun.e a le droit de se déplacer librement, de se balader dans la rue, de prendre les transports en commun ou de s’asseoir à la terrasse d’un café. Mais dans les faits, nos villes sont-elles vraiment égalitaires ?

La liberté de circuler est un droit humain, protégé tant par la Constitution française, le système européen des droits humains, que l’Organisation des Nations unies. Pour autant, de nombreuses femmes ne se sentent pas légitimes dans l’espace public et éprouvent un sentiment d’insécurité, que ce soit en France, en Europe ou dans le reste du monde. Leurs craintes ? Être victime d’une agression verbale sexiste, physique ou de violences sexuelles. Les chiffres ne mentent pas : 100% des utilisatrices des transports en commun parisiens ont été victimes au moins une fois dans leur vie de harcèlement sexiste ou d’agressions .

© Infographies Studio TARTAR


« Dans l’espace public les hommes occupent, les femmes s’occupent. » Chris Blach – Cofondatrice du collectif Genre et ville

Face à cette réalité, les femmes s’organisent et mettent en place – consciemment ou inconsciemment – des stratégies afin d’éviter d’être insultées, suivies ou agressées. C’est ce qu’on appelle des stratégies d’évitement : mettre ses écouteurs sans la musique pour esquiver toute tentative de drague, sortir du bus un arrêt plus loin de son domicile pour emprunter une rue plus éclairée, prétendre être au téléphone pour ne pas entendre les remarques, ne pas se retourner, adapter sa tenue vestimentaire en évitant d’être « provocante », etc. Le but est de toujours paraître occupée, indifférente pour repousser les potentiels harceleurs. Ainsi, dès leur plus jeune âge les femmes adaptent leurs comportements dans la rue afin d’éviter le danger.

Mais ces solutions ne suffisent pas à pallier la non-mixité de certains espaces publics : l’État doit prendre ses responsabilités en aménageant les villes de manière plus égalitaire. En faisant disparaître ce sentiment d’insécurité, les femmes s’approprieront davantage l’espace public tout en gagnant en autonomie et en mobilité.

Car c’est dans la rue que l’égalité entre les femmes et les hommes doit commencer. Cela est primordial puisque cette question touche à bien d’autres : autonomie des femmes, accès à un travail, participation à la vie publique, à la vie politique, etc. Tout l’enjeu est de faire en sorte que les femmes ne restent pas dans leur « foyer ». Par exemple, les femmes sont confrontées quotidiennement – durant leur trajet vers leur lieu de travail – à la violence et au harcèlement sexuel dans les transports en commun et dans d’autres espaces publics. Cela a notamment des impacts sur leurs performances professionnelles et donc sur leur carrière.

C’est pourquoi, de nombreuses associations féministes à travers le monde ont mis en place des marches exploratoires visant la réappropriation de l’espace urbain, tout en évaluant les obstacles que rencontrent les femmes sur leurs parcours quotidiens. Cela, dans le but de proposer des solutions concrètes aux autorités publiques. Éclairer davantage les rues et les abris bus, élargir les trottoirs (pour les enfants et les poussettes), augmenter le nombre de bancs publics, d’espaces verts, de toilettes publiques, rendre les transports en publics plus sûrs, sécuriser les parkings, etc.

 

Une solution à envisager est la budgétisation genrée, qui permet d’analyser les réels bénéficiaires des politiques publiques et vise à promouvoir une égalité effective entre les femmes et les hommes. Ainsi, l’État peut veiller à ce que les budgets publics soient alloués à des équipements et infrastructures urbains plus mixtes. Par exemple, depuis 2015 à Stockholm, par temps de neige les trottoirs sont déblayés en premier lieu, avant même les routes. Pourquoi ? Les autorités suédoises se sont aperçues que les routes et les voitures étaient surtout utilisées par les hommes tandis que les femmes utilisaient les transports en commun ou marchaient. Ainsi, puisque les routes étaient d’abord déblayées, les femmes étaient coincées car la neige rendait difficile leurs déplacements dans la ville.

Par ailleurs, depuis quelques années des alternatives se mettent en place afin de sécuriser les déplacements des femmes, notamment le soir. Dans plusieurs villes, l’arrêt sur demande entre deux stations a été mis en place dans les bus de nuit afin de permettre aux femmes de s’arrêter au plus près de leur domicile. Ce service existe à Montréal depuis 1996, à Nantes depuis 2015 tandis que la ville de Paris est toujours au stade de l’expérimentation. Aussi, plusieurs applications VTC proposent désormais des services 100% féminins : des taxis conduits par des femmes et pour des femmes, attendant que les clientes soient bien rentrées chez elles. Cela a pour but de rassurer tant les conductrices que les utilisatrices lors des courses de nuit (Kolett en France, Shebah en Australie, Careem au Maroc).

En région parisienne, le collectif Genre et ville propose des leviers de transformation dans des quartiers comme à Aubervilliers ou Villiers-le-Bel en menant une véritable « sociologie pédestre ». Tout en arpentant les rues, les membres de Genre et ville étudient les comportement de chacun.e dans la ville (les tenues, la manière de se déplacer, le temps passé sur le mobilier urbain) pour voir comment il est possible de changer les choses.

© Infographies Studio TARTAR

Toutefois, ce serait un leurre de penser que seuls des aménagements urbains plus adaptés seraient l’unique solution pour favoriser l’appropriation de l’espace public par les femmes. Il s’agit autant d’une question collective que personnelle, où tout.e un.e chacun.e. a son rôle à jouer. Et là, l’éducation est essentielle car dès leur plus jeune âge, les jeunes sont confronté.e.s à cette occupation différenciée de l’espace public. Comme en témoigne l’aménagement de la cour de récréation, avec au centre, le traditionnel terrain de foot où évoluent surtout les petits garçons tandis que les fillettes sont reléguées sur les côtés.

Il est nécessaire d’expliquer aux jeunes – filles comme garçons – qu’une tenue vestimentaire ne justifie pas une agression sexuelle, qu’il n’existe pas un « droit à importuner » les autres dans la rue, que se faire siffler dans la rue n’a rien de flatteur, qu’il est déplacé de dire à un.e inconnu.e de sourire pour être plus beau/belle et que toucher les fesses d’une personne non consentante est une agression sexuelle.

Aussi, la culture a son rôle à jouer dans ce combat pour la réappropriation de l’espace public par les femmes. On pense notamment au street art avec les pièces des artistes Tatyana Fazlalizadeh et Miss Me, qui augmentent la visibilité des femmes dans les villes, à défaut d’avoir une représentation des femmes dans les noms de rue, de ponts ou de stations de métro.

 

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A favorite piece from this year. Pasted in El Paso, TX, June 2017. The words were spray painted out and censored the following day. . . . Photo by @aboutherfilms, on expired Kodak film from 1998. . . . #whenwomendisrupt

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Finalement, l’appropriation de l’espace public est une énième lutte féministe contre une énième inégalité, dans l’accès et l’occupation des espaces publics. Il s’agit de prendre en compte la question du genre dans les questions d’urbanisme et d’architecture afin de réunir les conditions pour que les femmes se sentent à l’aise dans la rue. C’est en adoptant une approche inclusive que nous arriverons à créer du vivre ensemble.

 

© Illustration Lucas Le Roy | © Infographies Studio TARTAR

 

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