LES ARTISANS DES DROITS HUMAINS

Harcèlement sexuel de rue au Maroc

Les femmes au Maroc se réjouissent-elles de leur statut de proie dans l’espace public ? Ressentiraient-elles un plaisir fou à se faire convoiter, pourchasser, à chaque coin de rue, ainsi qu’à être considérées comme objets sexuels ? C’est du moins une chosification des corps féminins que de nombreux jeunes hommes s’autorisent.

→ 8 novembre 2017

Commençons par une petite anecdote significative illustrant une corrélation que certains hommes effectuent entre l’argent et les femmes, qui catégorisent ces dernières comme un être à la fois troublant et attirant pour les hommes. Un jeune algérien (qui aurait pu être de nationalité marocaine), dans le long-métrage « Une enquête au paradis » (2016) de Merzak Allouache, y prétendait que les femmes pousseraient leurs congénères de sexe masculin à consommer de l’alcool et s’endetter en les gâtant de cadeaux, de biens matériels. Dans un même rapport d’attraction/répulsionla responsabilité jetée aux femmes, dans le cadre du harcèlement sexuel dans l’espace public, est d’autant plus visible car elles sont accusées d’être à l’origine des regards qu’un homme leur adresserait. Qu’importe la tenue vestimentaire adoptée. Et oui, « el mra hachak »1.

Ces hommes, revêtant le rôle de harceleurs, paraissent alors se complaire dans un statut de mâle sexuel, d’homme-phallus, qui ne peut résister entre autres à une jambe ou une épaule dénudée. Ils retirent à leurs actes, sans le savoir, toute responsabilité, pourtant centrale en islam (religion dont ils se revendiquent fièrement), et conscience individuelle dans la mesure où ils se reconnaissent inconsciemment comme de simples marionnettes sexuellement malléables. Ces femmes harcelées sont, en revanche, privées de leur droit à la dignité, et de la préservation de leur intégrité physique et morale, car elles ne bénéficient pas de protection juridique à cet effet dans l’espace public. D’autres encore s’auto-investiront d’une mission de rétablissement de l’ordre public, en appliquant de façon déformée et pudibonde, le principe coranique de « revendiquer le bien et blâmer le mal ». Cependant, en parallèle, ils désirent ardemment récolter un regard, un sourire, une parole favorable, voire même un numéro de téléphone de ces mêmes femmes accusées d’être légèrement vêtues. Il est à préciser que le processus psychologique dans une situation type post-harcèlement sexuel (sur la voie publique mais aussi dans d’autres cas de figure) consiste en une inversion de la culpabilité qui se déploie généralement en trois étapes qui sont les suivantes : négation de l’erreur par le harceleur – justification de l’acte (exemple : elle portait une tenue « aguicheuse ») – déresponsabilisation.

Le harcèlement sexuel de rue, en tant que violence faite aux femmes (VFF), demeure éminemment redondant de par les représentations sociales ainsi que les rapports de domination de genre historique. Les hommes devant tester et exhiber leur « virilité » sur la voie publique, parfois devant leurs amis qui rigolent sans scrupule, banalisant de ce fait la violence de cette pratique. Dans cette « virilité » mythifiée, l’on retrouve l’exclusion des émotions comme représentation de soi ; le mode affectif étant traditionnellement associé à des caractéristiques féminines telles que l’empathie. Ces hommes qui s’adonnent au harcèlement sexuel exprimeraient ainsi l’incapacité socialement acquise à ressentir les émotions d’Autrui. Ceci laisse ouvertement place à la violence vécue comme un exutoire, une compensation. « Virilité » socialement mythifiée qui se retourne d’ailleurs contre ceux qui n’en font pas ostentatoirement étalage, et qui échouent de ce fait au « test du plus viril ».

La persistance de ce phénomène corrosif du harcèlement sexuel dans l’espace public s’explique aussi et surtout par l’habitude dont découle une certaine résignation apathique. L’échec de l’éducation nationale, l’absence d’éducation sexuelle pour polir les pulsions sexuelles et les tabous qui y sont socio-culturellement reliés, sont peut-être les éléments les plus importants à souligner. Autre élément explicatif réside dans les manques de moyens (matériels, financiers, etc.) pour se marier et consommer une relation sexuelle « licite ». Par ailleurs, la culture du silence s’effrite peu à peu grâce entre autres aux réseaux sociaux ainsi que la conscience des droits de l’Homme qui s’intensifie par le noble travail des milieux associatifs2. Reste que le harcèlement sexuel de rue n’est pas (encore) perçu comme une infraction légale.

Si le harcèlement sexuel de rue était juridiquement réprimé, bien des agressions sexuelles comme les viols seraient progressivement évitées. Seul le harcèlement des femmes au travail est condamné, car elles sont victimes des pressions hiérarchiques s’exerçant majoritairement sur elles. A noter d’ailleurs que l’introduction de la notion de harcèlement sexuel dans le dispositif légal date du 11 novembre 2003 (loi n°24.03)3, ce qui est assez récent.

S’agissant du harcèlement sexuel dans l’espace public, un projet de loi criminalisant les violences à l’encontre des femmes, élaboré en 2013 déjà, est en cours d’adoption mais se fait grandement attendre. Il prévoit que toute personne qui dérangerait « autrui dans des espaces publics à travers des actes, des paroles ou des mimiques de nature sexuelle » est passible d’une peine de six mois à un an de prison et d’une amende de 2000 à 10.000 dirhams4. Peut-être serait-il judicieux de rajouter le caractère insistant et dégradant du harcèlement sexuel de rue ? Si un flou juridique persiste, des excuses seront potentiellement trouvées aux harceleurs et agresseurs, ce qui, par conséquent, découragerait les femmes déposant des plaintes à cet effet.

Au niveau de l’application de cette loi, lorsqu’elle entrera en vigueur, il est important de se questionner sur sa pratique quotidienne. Devra-t-on arrêter tous ces harceleurs, sachant qu’il y en a malheureusement une bonne masse ? Si oui, quelles seront les conséquences de ces arrestations massives ? Est-ce qu’elles ne provoqueront pas des contestations virulentes, et déstabilisantes pour l’ordre public, de leurs familles respectives ? Les policiers, dans les commissariats, ne devraient-ils pas être formés à une sensibilisation au genre pour ne pas discréditer et retarder, voire même rejeter, les plaintes déposées par les femmes harcelées ?

L’adoption de ce projet de loi souffre, désormais, d’un temporaire qui dure. Pendant ce temps, des vidéos de femmes sexuellement harcelées et agressées circulent dramatiquement sur les réseaux sociaux. Elles viennent parfois remettre à l’ordre du jour, à juste titre, ce débat pourtant visible au quotidien sans trouver de résonance juridique. Dans le rapport gouvernemental annuel de l’Observatoire National de la Violence à l’Égard des Femmes5, publié en 2015, les affaires de violences physiques (définies comme toute forme d’atteinte à l’intégrité physique des femmes) soumises aux tribunaux marocains en 2014 sont en augmentation de 8,33% par rapport à 2013. Elles sont commises par des hommes majeurs dans environ 88% des cas. Autre élément rapporté par la police nationale, les lieux publics représentent les endroits où ces violences sont les plus visibles. Le milieu urbain faciliterait davantage les actes de cette nature par l’anonymat dont il est porteur, bien que le milieu rural en pâtisse également. Sans oublier que les femmes ont massivement investi l’espace public ces dernières années, ce qui constitue un phénomène inédit, cause et conséquence de changements socio-économiques. Paradoxalement, c’est parce qu’il y a davantage d’investissement féminin de l’espace public, qu’il y a plus de harcèlement et d’agressions sexuelles. Comme tout changement, il provoque des troubles mais aussi une adaptation qui ne se déroule(ra) pas dans l’harmonie escomptée.

Cette lutte n’est donc pas gagnée d’avance et les enjeux sont essentiellement d’ordre juridique et politique. Faudra-t-il constituer un hirak (mouvement) de femmes à l’instar du hirak du Rif pour que la reddition des comptes6, soit effective dans le cadre du ministère de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement Social ? Tant que le projet de loi n’est pas adopté, tout silence de femmes harcelées sera traduit comme de la complaisance, voire même comme un consentement aux harceleurs, et toute réponse sera une solution à double tranchant car elle sera vue soit comme une réponse favorable, soit comme une provocation.

© Vidéo de l'association Jossour forum des femmes marocaines.

L’aaatelier a besoin d’artisans!
Devenez contributeur et proposez une publication: hello@laaatelier.org

→ Lire aussi